L'accordéon irlandais

Peut-on parler d'accordéon irlandais ?

L'accordéon est cet instrument que tout le monde connaît, composé d'un soufflet, d'un clavier de touches ou de boutons pour jouer les mélodies et d'un clavier de boutons pour l'accompagnement (basses et accords). Il en existe un grand nombre de variantes : de l'accordéon à touches piano au concertina, en passant par l'accordéon chromatique à touches boutons, le mélodéon, le bandonéon, l'accordéon diatonique, ...

On peut jouer de la musique irlandaise avec n'importe quel accordéon, ... ou presque.

Le premier accordéon utilisé par les Irlandais pour leur musique de danse traditionnelle a été le mélodéon. C'est un accordéon diatonique (bisonore) à une rangée de 10 boutons, chacun produisant une note quand on pousse le soufflet et une autre quand on le tire. Les possibilités sont musicalement limitées mais conviennent très bien à de nombreux morceaux de musique irlandaise. L'instrument a été décrié lors de son apparition en Irlande, à cause notamment de son volume sonore. Mais il est toujours utilisé soit comme instrument principal (Johnny Connolly, dont le style est très apprécié des danseurs), soit en plus de l'accordéon (Bobby Gardiner, Damien Mullane, ...).

Ensuite, est apparu l'accordéon diatonique (toujours bisonore), comportant deux rangées de boutons, séparées par un demi-ton, ce qui permettait d'accèder aux bémols et dièses, mais également d'introduire des ornementations.  

Le jeu en tonalité de ré est adapté à celui du violon. Au niveau de l'accordéon, la rangée de ré sert, logiquement, à jouer en "pousser-tirer", la rangé de do# servant aux ornementations. C'est un peu comme l'harmonica : le premier réflexe est de souffler avant d'aspirer.

Une légende veut qu'à la suite d'une erreur de fabrication, des accordéons aient été un jour livrés accordés en si-do au lieu de do#-ré. Et ce qui était une erreur est devenu une invention, à l'instar de l'irish coffee ou de la bêtise de Cambrai. Des musiciens ont adopté cet instrument et, dans les tonalités habituellement utilisées, ont inventé un jeu radicalement nouveau, en "tirer-pousser" et en croisant les notes entre les rangées. Le style est plus fluide, plus chromatique, moins saccadé qu'avec un do#-ré,  et serait mieux adapté au jeu du violon, permettant des ornementations plus riches.

A partir des années 1950, notamment avec Paddy O' Brien (l'ancien), l'accordéon si-do a été de plus en plus utilisé, introduisant un style de jeu jugé plus moderne. Dans une étude intitulée "Modern style irish accordion playing : history, biography and class" (Ethnomusicology, vol. 41, n°3, 1997), Graeme Smith analyse en 19 pages (pas moins !) les différences de style liées aux deux styles d'accordéon (pousser-tirer, et l'inverse). Il y voit des implications sociales, notamment au travers de l'émigration (respect et nostalgie de la tradition, ou au contraire inventivité et expression plus personnelle). Il qualifie de moderne le jeu en tirer (draw, pull) du si-do. Ce jeu aurait été plus facilement adopté par des musiciens urbains, recherchant éventuellement dans un plus grand contrôle de l'instrument une compensation à la dévalorisation du travail en usine. A opposer au jeu fidèle à la tradition et spontané de l'accordéon do#-ré (press, push) joué en milieu rural. Ce serait un peu l'opposition entre la recherche de virtuosité et l'authenticité.

Depuis, de l'eau est passée sous les ponts, et les ponts existent ! Depuis le renouveau de la musique irlandaise des années 1970-1980, de nombreux accordéonistes jouent du do#-ré et font des prouesses sur cet instrument. C'est le cas de Sharon Shannon ou de Mairtin O'Connor, mais aussi de nombreux accordéonistes de groupes connus (Altan, Danu, Dervish, ...).

Mieux, il n'est pas rare que des accordéonistes jouent des deux types d'instrument.

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La distinction entre do#-ré et si-do est aussi parfois expliquée par le style d'une région.

Le Nord-Ouest de l'Irlande (Donegal, Sligo) et l'Ouest (Comté de Clare, Ennis) sont marqués par un style de musique souple, adapté au jeu du violon. Le si-do y trouverait mieux sa place (Seamus Bugler, Joe Burcke, ...).

Le Sud-Ouest de l'Irlande (Sliabh Luachra) pratique davantage les polkas, danse pour laquelle le pousser-tirer s'impose presque (Johnny O'Leary, Jacky Daly, par exemple).

Mais rien n'est figé ! Le do#-ré se pratique dans les régions de l'Ouest, et, dans le Sud-Ouest, Paudie O'Connor (co. Kerry) joue aussi du si-do.

Et puis, quel que soit l'instrument, on peut jouer dans les deux styles. C'est, au final, seulement une question de tonalité.

 

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Concert d'Altan et Teada à Harnes, 24 mars 2017 : dialogue entre accordéon-bouton et accordéon-piano !

Date de dernière mise à jour : 22/07/2017